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Le journal d'un écrivain

Publié par Murielle Compère-DEMarcy (alias MCDem)

" Je note toutefois que cette rédaction de mon journal ne compte pas pour un véritable travail, d'autant que je viens tout juste de relire le cahier de l'année passée et que je suis très frappée par son galop saccadé et la manière parfois intolérable qu'il a de sauter sur les pavés. Seulement si je n'écrivais pas cela à un rythme plus accéléré que la plus rapide des machines à écrire, rien de tout cela ne serait jamais écrit. L'avantage de cette méthode, c'est de rassembler au hasard bon nombre de sujets épars que j'aurai rejetés si j'y avais réfléchi, mais qui sont les diamants de ce tas de poussière." Virginia Woolf

"Je suppose que je devrais parler de la journée de la Paix, bien que je ne sois pas sûre que cette occasion vaille la peine de prendre une plume neuve. Je suis assise dans l'ange de la fenêtre, et c'est tout juste si je ne reçois pas les éclaboussures de la pluie qui crépite inlassablement sur les feuilles. Dans une dizaine de minutes le défilé de Richmond va commencer. Je crains qu'il y ait peu de monde pour applaudir nos édiles parés de leurs plus nobles atours et défilant gravement dans les rues de la ville. Je me fais l'effet de ces housses en toile de Hollande dont on recouvre les sièges ; et d'avoir été laissée à la maison pendant que tout le monde est parti à la campagne. Je me sens triste, poussiéreuse, désenchantée. Bien entendu nous n'avons pas vu le défilé. Nous n'avons vu que les boîtes à ordures tout le long des trottoirs des faubourgs. Il ne pleut que depuis une demi-heure. Les bonnes ont vécu une glorieuse matinée. Elles étaient sur le pont de Vauxhall et elles ont tout vu : les généraux, les soldats, les tanks, les infirmières, les musiques militaires ; le défilé a duré deux heures. Elles déclarèrent que c'était le plus beau spectacle de leur vie. Ce défilé et le raid du zeppelin joueront un grand rôle dans les annales de la famille Boxall. Mais comment dire ? Il me semble que c'est surtout un festival pour domestiques, destiné à flatter et à tranquilliser le peuple. Et voilà que la pluie abîme tout, de sorte qu'il va falloir peut-être inventer une fête supplémentaire. Je crois que c'est là le motif de ma tristesse. Il y a dans ces cérémonies de la paix quelque chose de calculé, de politique, d'insincère. De plus, leurs fastes manquent de beauté, de spontanéité, de réelle grandeur (...). Les gens, somnolents et engourdis comme des abeilles trempées, s'entassaient à Trafalgar Square et oscillaient sur les trottoirs environnants. La seule chose qui m'ait réjoui la vue était due beaucoup plus à un léger souffle de vent qu'à la qualité même de la décoration (...). J'ai de plus en plus le sentiment que les seules personnes honnêtes sont les artistes, et que les réformateurs sociaux et les philanthropes perdent si facilement le contact et nourrissent des desseins si peu honorables, sous le couvert d'aimer leur prochain par-dessus tout, qu'il est finalement plus aisé de leur trouver à redire qu'à nous. Oui, mais si j'appartenais à leur clan ? "(écrit par Mme Virginia Woolf en 1919---). M©Dĕm.